Violents combats à Kidal : pourquoi le GATIA se révolte

Dans notre livraison n° 342 du 11 juillet 2016, nous titrions: « Le GATIA et la CMA au bord de la guerre: IBK demande la médiation du Niger ». Les faits nous ont donné raison. Jeudi 21 juillet, la capitale des Ifoghas s’est embrassée. Parties en conflit: les rebelles de la CMA et la milice loyaliste touarègue GATIA. Qu’est-ce qui a conduit le GATIA à se révolter ?
Les combats qui ont endeuillé, le 21 juillet, la ville de Kidal opposent la CMA, maître des lieux depuis 2012, au GATIA (Groupe Autodéfense Touareg Imghad et Alliés). Le GATIA, comme on le sait, est le bras armé de la Plateforme des milices d’autodéfense en principe pro-Mali. Il est d’ailleurs dirigé par le général malien Alladji Gamou, un ancien rebelle, et passe pour une officine déguisée de l’armée malienne qui, de sources concordantes, lui fournit des armes, des munitions, voire des combattants.

Retrouvailles

Le 2 février 2016, le GATIA fait son entrée à Kidal. Sans combats et avec le plein assentiment de la CMA. Le GATIA n’a pas conquis Kidal par la force; il s’agit plutôt de retrouvailles entre frères touaregs originaires de la même ville : la CMA se compose de Touaregs Ifoghas (qui assurent la chefferie traditionnelle de Kidal) et le GATIA de Touaregs Imghads (majoritaires dans la population mais moins bien placés dans la hiérarchie sociale). Les deux parties publient un communiqué pour annoncer que l’admission du GATIA à Kidal intervient en application des Accords d’Anéfis. Le communiqué précise que ces accords, passés quelques mois auparavant, sous l’égide des communautés et notabilités locales, sont le principal cadre de règlement de la crise du nord, qu’ils ont vocation à mettre fin à toute hostilité entre le GATIA et la CMA et qu’ils leur permettront de gérer ensemble Kidal, leur ville commune.
Pourquoi le GATIA fait-il soudain cause commune avec la CMA, son ennemie jurée d’hier ? A-t-il trahi l’Etat malien ? Les interrogations fusent de tous côtés. Mais il semble bien que le GATIA, se sentant lâché par l’Etat, cherche à défendre ses intérêts en se rapprochant de la CMA. Le GATIA a, en effet, de quoi s’inquiéter. Il sait que la France, toute-puissante au Sahel, ne le porte pas dans son cœur et œuvre auprès du gouvernement malien pour l’écarter du processus de paix. Il voit aussi d’un mauvais œil les honneurs que les dirigeants maliens ne cessent de vouer aux rebelles de la CMA alors qu’aucun responsable du GATIA, mouvement qui se veut pourtant loyaliste, n’est reçu en haut lieu. Or, le GATIA a des intérêts propres à défendre: il a besoin d’argent pour entretenir ses troupes; il a aussi besoin d’armes à distribuer à ses combattants en vue de leur permettre de bénéficier du cantonnement et d’une réinsertion dans l’armée ou l’administration malienne. Gamou et ses hommes espèrent donc que l’alliance de raison qu’ils ont nouée avec la CMA obligerait l’Etat à prendre leurs vues et intérêts en considération. La gymnastique du GATIA lui vaut quelques victoires : il arrache à la CMA le droit de participer à la gestion administrative et sécuritaire de Kidal; il parvient surtout, à travers un protocole d’entente signé le 19 juin 2016 entre l’Etat et les groupes armés, à faire figurer ses cadres sur la liste des autorités intérimaires appelées à gouverner les communes et régions du nord-Mali.

Vives tensions

L’affaire se gâte peu après. Fin juin, des dignitaires de la CMA, fraîchement revenus de Bamako, font au général Gamou des confidences alarmantes. Selon ces indiscrétions, le président IBK aurait reçu à Koulouba, en tête à tête et en l’absence de tout témoin, les leaders de la CMA, notamment Bilal Ag Cherif et Mohamed Ag Najim du MNLA; Cheick Ag Haoussa et Algabass Ag Intallah du HCUA. Le chef de l’Etat aurait promis, entre autres, à ses interlocuteurs la présidence du conseil régional de Kidal. Il aurait aussi promis de confier, à partir de janvier 2017, la primature à Mohamed Ag Erlaf, réputé proche de la CMA. Au sortir de la rencontre, les leaders de la CMA auraient, selon les mêmes indiscrétions, reçu de lourdes valises et même un millier de tonnes de céréales à distribuer à leur base. S’agit-il là de révélations véridiques ? Ou de simples fanfaronnades des responsables de la CMA désireux de montrer leur emprise sur les affaires du Mali ? Ou encore d’une tentative d’intoxication destinée à brouiller Gamou et l’Etat malien ? Toujours est-il que le sang de Gamou ne fait qu’un tour. D’autant que dans la foulée, le bruit court que le chef de d’état-major général de l’armée, le général Mahamane Touré, a été démis de ses fonctions pour avoir refusé de couper les vivres au GATIA et de lui ordonner de quitter Kidal pour Gao. Le GATIA se sent définitivement lâché à la fois par l’Etat, qu’il est censé défendre, et par la CMA, son alliée de dernière minute. En privé, Gamou ne cache pas sa colère, refusant même, selon des sources, de répondre à des convocations de Koulouba.

Étincelles

Le 19 juin dernier, la tension monte à Kidal. Des combattants du GATIA érigent deux check-points aux entrées nord et sud de la ville. En guise de protestation, les combattants du HCUA, membres de la CMA, font des tirs de sommation, menaçant de démanteler par la force les nouvelles positions du GATIA. « Lorsque l’accord de paix a été signé, le GATIA n’était pas à Kidal, mais sa présence ne nous pose pas de problème; ce qui nous pose problème, ce sont leus mouvements de leurs troupes et check-points improvisés », explique à nos confrères de Jeune Afrique Almouzamile Ag Mohamed, porte-parole du HCUA. Une commission de bons offices est rapidement mise sur pied pour régler le différend à l’amiable. Le GATIA accepte de lever le check-point sud, mais garde celui de l’entrée nord. Ce qui ne réduit pas la tension car le fond de problème est politique: le GATIA entend coûte que coûte assurer sa présence militaire à Kidal pour peser dans le règlement de la crise. Son chef, le général Gamou, retranché avec quelques combattants à Takalote, à 30 km au sud-est de Kidal, tient à devenir président du conseil régional au titre de l’administration intérimaire prévue par l’accord de paix. Selon des notables locaux, « Gamou est déterminé, cette fois-ci, à aller jusqu’au bout; il serait, au besoin, prêt à quitter l’armée malienne en abandonnant son grade de général ». Fahad Ag Almahmoud, secrétaire général et porte-parole du GATIA, appuie son chef: « Nous pensons que le gouverneur nommé par Bamako à Kidal est proche de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA); donc, nous souhaitons que le président du conseil régional revienne au GATIA pour un réel partage du pouvoir à Kidal ». Fahad poursuit au micro de Jeune Afrique: « Le GATIA se base sur les pactes d’honneur signés au mois d’octobre 2015 à Anéfis entre les tribus touarègues pour demander ce partage de pouvoir à Kidal. Celui-ci est effectif dans toute la région, sauf à Kidal même ».
La CMA conteste le raisonnement du GATIA. Almouzamile Ag Mohamed, porte-parole du HCUA, explique: « Nous pensons que le gouverneur nommé a Ménaka est un proche de la Plateforme (mouvements pro-Bamako) et que nous ne sommes pas assez représentés dans cette région, ni même à Gao et Tombouctou: mais nous n’avons jamais érigé de barrages sur des positions de la Plateforme ou de l’armée malienne dans ces régions ». Almouzamile ajoute: « Nous souhaitons que le GATIA cesse ces nouvelles conquêtes pour permettre l’application de l’accord de paix ».
Inquiet, le président IBK envoie deux de ses ministres (Zahabi Ould Sidi Mohamed et Mohamed Ag Erlaf) rencontrer le Premier Ministre nigérien, Brigi Rafini, en marge de sa visite à Bamako, le 2 juillet dernier, pour lui demander de mener une médiation à Kidal. Celui-ci connaît bien Gamou, depuis l’exil de ce dernier au Niger avec ses troupes suite à la rébellion de 2012. Ainsi, le mardi 5 juillet, le Premier ministre nigérien appelle Gamou et lui demande de venir discuter à Niamey avec les autorités maliennes et la CMA, qui sera représentée par Bilal Ag Acherif, pour trouver une solution. Gamou accepte mais pose une condition. « Il a demandé la présence de Mahamadou Diagouraga, le haut représentant de l’État malien dans le processus de paix », confie Fahad Ag Almahmoud. Le président IBK, approché par les autorités nigériennes à ce sujet, accepte d’envoyer son Haut Représentant à la rencontre. Les délégations maliennes se rencontrent à Niamey le 11 juillet et un protocole d’accord est signé.

Combats meurtriers

Cet accord ne sert à rien. Les parties restent plus que jamais méfiantes les unes envers les autres. Des renforts de la CMA sont signalés vers la frontière algérienne. Jeudi 21 juillet, vers 16 h 30, de violents combats éclatent à Kidal entre la CMA et le GATIA. « Des armes lourdes, y compris des mortiers, ont été utilisées lors des confrontations », affirme la MINUSMA, qui appelle « à mettre fin immédiatement aux hostilités ». Des dizaines de civils quittent leurs domiciles pour se réfugier dans le camp de l’ONU dans la nuit de jeudi. « Des combats de rue se déroulent actuellement entre le GATIA et le HCUA, déclare un élu local, jeudi après-midi. Ça tire de partout à l’arme lourde, surtout dans le centre-ville ». Joint par l’AFP jeudi soir, un responsable de la CMA, Almou Ag Mohamed, parle de « beaucoup de morts » dans le camp adverse et de 3 ex-rebelles tués. Un habitant parle, de son côté, de 10 morts du côté du Gatia et de 5 côté CMA.Selon un élu local joint par l’AFP, les combats sont liés à l’élément déclencheur des hostilités semble lié à la mort d’un officier du HCUA, Assadeck Ag Mossa, le 19 juillet 2016 à Kidal. Celui-ci aurait été « assassiné » par des éléments du GATIA, accuse un communiqué du HCUA qui exige du GATIA que l’auteur du meurtre soit jugé et qu’en attendant, aucun élément armé du GATIA ne circule dans la ville. Cette exigence n’ayant pas abouti, les combats sont intervenus. Ils reprennent le vendredi 22 juillet à 5 h du matin à Kidal. Comme la veille, des tirs nourris sont à nouveau entendus dans la ville. « Il y a plusieurs morts », indique à Jeune Afrique Alghabass Ag Intalla, un des leaders de la CMA présent à Kidal. Fahad Ag Almahmoud, Secrétaire Général du GATIA, relate que 4 de ses combattants ont perdu la vie dans les affrontements. Les deux camps se renvoient la responsabilité de la guerre. « Nous avons essayé de cohabiter avec le GATIA, mais c’est impossible », jure Alghabass Ag Intalla. Selon lui, le GATIA a mis le feu aux poudres en assassinant l’officier Assadeck Ag Mossa. De son côté, le GATIA accuse la CMA d’avoir tiré, jeudi, sur deux de ses véhicules à l’Est de la ville, ce qui aurait provoqué l’escalade de la violence. « Il faudrait que les Ifoghas se mettent dans la tête qu’ils doivent accepter les Imghads à Kidal. Ils n’ont pas le choix, nous ne pouvons pas être des personæ-non-grata dans nos propres maisons », martèle Fahad.

Interposition onusienne

La MINUSMA appelle, dans un communiqué, à la « cessation immédiate des hostilités ». Elle indique aussi avoir « pris des dispositions pour assurer la protection de la population civile et la défense de son mandat », tout en précisant qu’elle « utilisera à cette fin tous les moyens nécessaires ». Vendredi, ses hélicoptères se mettent à sillonner le ciel de Kidal et elle indique, dans un tweet, que ses troupes sont déjà déployées sur place. Depuis samedi 23 juillet, le GATIA a quitté Kidal, sous les pressions conjuguées des casques bleux de la MINUISMA et des soldats français de la Force Barkhane. Si le GATIA dénonce un complot, la CMA, restée maître de Kidal fait savoir que le départ du GATIA découle tout bonnement de sa défaite militaire.

Tiékorobani

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