Sécurité: comment Bamako est devenue un moulin

Fin août 2016, au petit matin: l’agence Bank of Africa de Bamako, sise au tournant du 3ème Pont, ouvre ses portes. Cinq agents s’installent dans les locaux: les deux caissières, le chef d’agence et les deux gardes de service en uniforme. Postés de l’autre côté du goudron, deux hommes observent les faits et gestes de ce maigre personnel. Quelques minutes plus tard, ils se garent devant l’agence, à bord d’une moto « Jakarta ». Ils braquent des pistolets sur les deux gardes tranquillement assis à l’entrée de l’agence. « Suivez-nous dans la banque », ordonnent-ils aux gardes. Ces derniers obtempèrent. A l’intérieur, le personnel est vite neutralisé; le chef d’agence, crosse dans le dos, ouvre les coffres-forts qui, heureusement, sont presque vides car en raison de l’heure matinale, l’agence n’a pas encore reçu les fonds quotidiens émanant du siège de Bozola, en commune 2 de Bamako. Les braqueurs s’emparent tout de même de la rondelette somme de 5 millions de nos francs, reprennent leur moto puis disparaissent tranquillement dans la nature.

Vendredi 14 octobre 2016, vers 21 heures, à Djélibougou, commune 1 de Bamako. Un groupe de 6 cambrioleurs fait irruption dans la « boutique de Waffa », connue pour être très fréquentée et remplie de marchandises. La boutique est située à à l’immeuble Mafa Haidara, route de Koulikoro, en face de la station Total. Les braqueurs, armés de fusils d’assaut, tirent une rafale de sommation, ordonnent à tous les occupants de se mettre ventre à terre, fouillent tout le monde, prennent l’argent trouvé dans les poches ou bagages des clients et vident la caisse de la boutique avant de reprendre leur chemin à bord d’un véhicule tout-terrain de marque Toyota Hilux.

Samedi 15 octobre, vers 2 heures, à Kouloubléni, commune 1 de Bamako. Quatre boutiques sont dévalisées par des inconnus armés. Au matin, aucun client n’a pu acheter du pain pour le petit déjeuner.

Lundi 24 octobre 2016, à 19 heures. Le poste de péage de Sanankoroba, à 35 kilomètres de Bamako,  est pris d’assaut par quatre individus armés. Ils tirent en l’air. Sur les quatre gendarmes affectés à la garde du poste, trois sont absents sans que l’on sache pourquoi. Au premier coup de feu, l’unique gendarme présent prend la clé des champs. Au lieu de riposter avec son arme, il s’enferme dans la salle de garde, collé à la cloison des murs, abandonnant à leur sort les agents de guichet et le planton. Les assaillants pénètrent dans le poste, tuent à bout portant les deux vendeurs de tickets (l’un d’eux s’appelle Moustaphe  Sidibé) et le planton du nom d’Abdoulaye Kodjo. Puis ils disparaissent  dans la nature.

Vendredi 21 octobre 2016, à 21 heures. Le village de Kalifabougou, à 45 kilomètres de Bamako, est investi par 6 hommes armés. Quatre d’entre eux prennent le contrôle des routes d’accès à la localité; les deux autres font le tour des boutiques. Les marchandises et sommes ramassées (le butin atteint des dizaines de millions de FCFA) sont chargées dans un véhicule qui s’enfonce dans la nuit. Ce n’est que plusieurs heures plus tard que la gendarmerie de Kati se présente à grand fracas et à grand renfort de grimaces…

Jeudi 27 octobre 2016, à 13 heures, au siège d’Ecobank, centre-ville de Bamako. Quatre cambrioleurs tirent sur le jeune Kissima Touré, agent de l’assurance « Wassa », qui vient d’effectuer un retrait de 25 millions de FCFA, fortune respectable par les temps qui courent. Les forces de sécurité présentes, loin de répliquer, prennent la poudre d’escampette comme à la belle époque des « replis stratégiques ». Par une fenêtre du siège, un courageux agent de la banque parvient à filmer la scène, au risque de prendre une balle perdue dans l’œil. Dans cette vidéo qui fera le tour des réseaux sociaux, on voit le pauvre Kissima grièvement blessé au sol, baignant dans une mare de sang: il a résisté pendant au moins cinq minutes à ses agresseurs, refusant de leur remettre sa valise remplie de billets. Les images vidéo montrent aussi les bandits, armes au poing,  s’engouffrer, sans panique aucune,  dans une Toyota Avensis immatriculée Q 2650 MD et s’évanouir dans la nature. Ironie du sort, l’attaque a lieu au cœur de la capitale, en pleine journée, dans une zone très embouteillée et littéralement en face de deux camps militaires couramment appelés « Base A » et « Base B ».

Constats

Dans toutes les attaques ci-dessus décrites, plusieurs constats communs se dégagent:

– les brigands ne sont pas cagoulés, ce qui traduit leur haut dégré de confiance en eux-mêmes et leur haut niveau de défiance envers les forces de sécurité;

– ils sont armés et n’hésitent pas, au besoin, à faire feu: cela montre la facilité avec laquelle on peut se balader avec des armes à Bamako en une période si critique de l’histoire du pays;

– ils s’emparent régulièrement de sommes d’argent et de biens de valeur, ce qui laisse entendre qu’il ne s’agit nullement de « djihadistes » motivés par une quelconque foi religieuse;

– bien qu’ils soient véhiculés, les assaillants ne sont ni poursuivis, ni arrêtés: dans d’autres pays et dans des circonstances similaires,  il y a au moins une course-poursuite ou un échange de tirs entre  bandits et forces de sécurité;

– enfin, lors de chacune des attaques, les forces de sécurité (gendarmes, policiers ou gardes) présents ont manqué à leur devoir et pris leurs jambes au cou.

Inquiétudes

 Ces nombreux constats inquiètent pour plusieurs raisons:

– ils prouvent le manque de professionnalisme, de discipline et de motivation des forces de sécurité qui préfèrent s’enfuir que d’affronter une poignée de bandits sommairement équipés;

– ils attestent que dans notre pays, l’état d’urgence (en vigueur jusqu’en 2017) ne sert strictement à rien et a manqué son but principal: faire du pays, et singulièrement de la capitale, un sanctuaire à l’abri des attaques armées;

– ils indiquent qu’aucun plan de protection de la capitale n’existe : toute bande armée y entre et en sort à loisir, dans la plus parfaite impunité;

– ls montrent que ni les services de sécurité, ni leur hiérarchie ne réalisent encore que le Mali se trouve en situation de guerre et que le bout de  territoire qui nous reste (le sud) devrait être surveillé comme le lait sur le feu.

– enfin, ni sur les attaques susvisées, ni sur les précédentes attaques terroristes qui ont frappé l’Hôtel Radisson et le restaurant « La Terrasse », un compte rendu complet des enquêtes n’a été fait au peuple, ne serait-ce que pour le rassurer.

Après le limogeage du général Sada Samaké (paix à son âme) de la tête du ministère de la Sécurité, les Maliens attendaient beaucoup de son remplaçant, Salif Traoré, bombardé général il y a peu. Mais voilà: le nouveau ministre a pour seul fait d’armes la radiation de 7 fonctionnaires de police accusés d’avoir… injurié des collègues. Malgré cet arrêté de radation du 4 octobre, la police n’a pas cessé de tondre les usagers de la route ni de s’enfuir au premier danger rencontré. Bref, après que le nord du Mali fut devenu un enfer, le sud se transforme  en un moulin.

Tiékorobani

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