Réflexion: la démocratie n’est pas faite pour l’Afrique

Présentée comme le meilleur système politico-social du monde, la démocratie n’est qu’une immense duperie qui dévaste l’Afrique. Telle est l’opinion de Maître Cheick Oumar Konaré, avocat à la Cour.

 

Platon, l’un des premiers à étudier la démocratie, a émis sur ce système les plus sérieux doutes : à ses yeux, le peuple, source du pouvoir démocratique, n’est pas assez intelligent pour l’exercer. L’éminent philosophe grec avait raison car quand, en 1789, au nom de la démocratie, les révolutionnaires français eurent renversé le roi Louis XVI, ils furent confrontés à un cruel dilemme : fallait-il, comme promis, donner le pouvoir au peuple ? Si oui, à quelle catégorie du peuple ? Le problème des révolutionnaires, c’est qu’ils étaient conduits par une minorité (la classe des bourgeois), laquelle ne voulait pas quitter le joug royal pour se retrouver sous la domination de la majorité du peuple (le Tiers-Etat). Les maîtres du jour, les bourgeois, dénichent donc vite une parade: ils renoncent au projet de « souveraineté populaire »  au profit d’une fumeuse théorie dite de la « souveraineté nationale ». Et pour bien laver le cerveau d’un peuple dont Platon avait déjà décrit le déficit d’intelligence, rhétoriciens et propagandistes rivalisèrent d’adresse pour distinguer les mots « peuple » et « nation ». Un révolutionnaire ira jusqu’à écrire avec emphase: « On n’appelle pas peuple une populace imbécile qui, privée de bon sens et de lumière, peut, à chaque instant, se rendre complice des forces qui détruisent la société ». Au bout du compte, nos amis bourgeois mentionnent dans le texte fondamental une formule que les Constitutions africaines ne feront que recopier à deux mains: « La souveraineté appartient à la nation tout entière ». Pour éviter que la majorité du peuple n’aille se prendre pour « la nation », les révolutionnaires soulignent: « Aucune fraction du peuple ni aucun individu ne peut s’attribuer l’exercice » de la souveraineté. Afin de verrouiller davantage le système, les constitutionnalistes bourgeois précisent que le peuple ne peut exercer la souveraineté directement, mais plutôt à travers des représentants, et que « tout mandat impératif est nul ». En clair, le peuple n’est plus rien, le représentant est tout: il décide, au nom du peuple, ce que bon lui semble. Comment, après ces tours de magie constitutionnelle, voudrait-on que le peuple sorte gagnant d’un système conçu, dès l’origine, à ses dépens ? Encore heureux s’il parvient, à chaque campagne électorale, à gagner des sacs de mil et des ballons multicolores!

Vouée au confort d’une aristocratie, la démocratie, nous le répétons, ne peut, par nature, convenir aux intérêts du peuple: elle sert juste à le tondre. Voilà pourquoi, en démocratie, les dirigeants s’engluent dans les plus scabreuses affaires. Prenez le cas du Brésil! Dans ce pays d’Amérique latine longtemps célébré pour sa démocratie, l’entreprise pétrolière d’Etat, Petrobras, et les géants du BTP (Camargo Correia, OAS, Odebrecht, Mendes Junior, Galvão, Lesa, Engevix, UTC) se sont entendus pour exécuter de gros chantiers d’infrastructures: les entreprises du BTP se partagent, sans concurrence, les marchés et surfacturent à loisir leurs prestations; en contrepartie, elles versent des pots-de-vin à la coalition de partis politiques qui règne depuis 2003. Les bénéficiaires de cette manne secrète sont:

– le Parti des Travailleurs (PT) de l’actuelle présidente de la République, Dilma Rousseff, qui, elle-même, doit son poste à son mentor et prédécesseur, Luiz Inacio Lula Da Silva, président du Brésil de 2003-2010;

– le Parti du Mouvement Démocratique Brésilien et le Parti Progressiste, alliés du PT.

Quand, en 2014, on apprend que l’élite politique se sucre sur le dos du contribuable depuis une décennie, Dilma Rousseff limoge plusieurs ministres pour sauver sa peau. Peu satisfait de ces mesurettes, le peuple  inonde les rues, demandant la démission de la présidente. Celle-ci appelle à la rescousse Lula, qu’elle se hâte de nommer super-ministre. Problème: Lula fait lui-même l’objet de poursuites dans le dossier Petrobras et sa nomination a tout l’air d’une grossière tentative d’entraver le cours de la justice. Le pays, depuis, ne cesse de tanguer…

Si les casseroles brésiliennes vous émeuvent, que diriez-vous de la lourde quincaillerie que traînent de célèbres « démocrates » comme Sarkozy, Sylvio Berlusconi et Jacob Zuma ? Sarkozy, à force de convocations et d’interrogatoires, est devenu un véritable rat du tribunal. Il ne lui reste plus, pour économiser du carburant, qu’à louer un bureau voisin du palais de justice! Berlusconi, qui s’affuble du doux surnom d’« Il Cavaliere », ne cache son rêve de vivre cent ans sur terre et, à cette fin, agrémente ses soirées « bunga bunga » par la compagnie de prostituées mineures. Quant au troisième, Zuma, ses lubies font retourner Nelson Mandela dans sa tombe: il enfile les scandales financiers et de mœurs comme une danseuse enfilerait des perles. Aux dernières nouvelles, il s’est fait construire des piscines et des poulaillers aux frais de l’Etat et, devant le tollé qui s’est ensuivi, aurait promis de rembourser une partie des fonds détournés…

Alors question: pourquoi, partout en pays démocratique, le vice fait-il la loi ? Une partie de la réponse réside dans nos constats préliminaires: le système démocratique n’est que la codification légale des quatre volontés d’une classe aisée qui se soucie comme d’une guigne des soucis du peuple. Les partis politiques, censés défendre les préoccupations du peuple, ne constituent, pour leurs chefs, que des marche-pieds vers les délices du pouvoir. Les institutions, clé de voûte du système, ont pour fonction de le perpétuer. Les moyens idéologiques et répressifs d’Etat (télés, radios, journaux, police, armée, tribunaux, etc.), bras armés du système, ont la charge de tuer dans l’œuf sa remise en cause, quels que soient ses dérives. Les libertés (d’opinion, de presse, de réunion, etc.) ne sont protégées que dans la mesure où elles ne dérangent pas l’ordre établi. Décrit, sur le papier, comme le détenteur de tous les pouvoirs, le peuple n’est, en réalité, que le dindon de la farce démocratique: il n’est consulté que par pur formalisme et son avis n’est (parfois) pris en considération que dans les démocraties les plus avancées.

Démocratie africaine

Aux vices congénitaux de la démocratie, l’Afrique, entrée dans le train démocratique par la fenêtre, ajoute trois autres plaies: l’analphabétisme, la pauvreté et l’impunité. Un peuple analphabète comme celui d’Afrique ne peut distinguer un programme politique d’un chiffon de papier; par conséquent, il subit plus qu’il n’exerce les règles démocratiques. De même, un peuple pauvre, comme celui d’Afrique, n’a que faire des urnes et des lois: il ne cherche que le moyen de faire bouillir la marmite et suit, tel un mouton de Panurge, le premier démagogue venu, pourvu que celui-ci lui alloue quelque menue monnaie. Analphabétisme et pauvreté conjuguent, bien entendu, leurs effets pour anesthésier, chez les cadres africains, toute velléité de résistance aux diktats des gouvernants. D’où l’impunité et le surcroît de puissance dont jouissent ces derniers. C’est en ce sens que lors de sa visite au Ghana, le président américain, Barack Obama, a déclaré: « L’Afrique a besoin d’institutions fortes, et non d’hommes forts ».

A la décharge de la démocratie, il faut reconnaître que lorsqu’elle s’appuie sur des institutions fortes, elle conserve, malgré ses tares de naissance, son aptitude à sévir contre des dirigeants malfaisants et, surtout, sa capacité de générer l’alternance au pouvoir. Si Sarkozy et Berlusconi ont pu, au faîte de leur puissance, abuser de leurs fonctions, ils répondent aujourd’hui de leurs actes grâce à la solidité des institutions démocratiques françaises et italiennes. En Israël, où la force des institutions n’est pas contestable, un ancien Premier Ministre (Ehud Olmert) et un ancien président (Mosche Katsav) croupissent en prison, le premier pour corruption, le second pour viol. Mais de telles situations sont inimaginables en Afrique où le gouvernant garde les lois sous  son aisselle et les institutions sous ses pieds. Si, en Europe ou aux Etats-Unis, le peuple ne peut remettre en cause le système démocratique, il a au moins la possibilité d’exprimer, par son vote, son rejet du pouvoir en place et de provoquer l’alternance. Cette possibilité est ôtée aux Africains qui, sur ordre du pouvoir, voient leurs suffrages arbitrairement annulés par des juges de la trempe de l’Ivoirien Paul Yao Ndré qui a trouvé le moyen de proclamer la victoire électorale de Gbagbo puis, quelques semaines plus tard, celle de Ouattara.Mesurant tout le poids électoral de son rival, Hama            Amadou, le président nigérien, Issoufou, n’a pas hésité, sous des prétextes fallacieux, à le jeter en prison à la veille du scrutin présidentiel. Résultat: le second tour de l’élection opposera le président sortant à…lui-même! De la Guinée Equatoriale à l’Angola, en passant par les deux Congo, l’Algérie, la Gambie, le Cameroun, le Tchad ou le Soudan, les chefs d’Etat collectionnent sans arrêt les mandats, bien décidés à ne quitter le palais que dans un cercueil.

Pour toutes ces raisons, nous pensons, à l’instar de Jacques Chirac, que « l’Afrique n’est pas mûre pour la démocratie ». Nous affirmons même que ce système, bien qu’on lui prête des vertus universelles, ne convient pas au continent. De son avènement en Afrique à ce jour, la démocratie n’a contribué qu’à disloquer les sociétés, à dynamiter les valeurs traditionnelles (probité, respect, honneur), à affaiblir les Etats, à transformer les dirigeants en marchands d’illusions et à désespérer les peuples. Pis, sous couvert de démocratie, l’Afrique est menée à la baguette par l’Occident qui, méthodiquement, élimine ses dirigeants les plus pugnaces (Sankara, Khaddafi, etc.) et la livrent au chaos afin de la recoloniser. La démocratie, nous rétorquera-t-on, n’est pas mauvaise en soi: ce sont les hommes qui la pervertissent. Fort bien. Mais existe-t-il une démocratie qui fonctionnerait de façon mécanique, sans le concours des hommes ? La vraie question nous paraît être la suivante: quel système substituer à la démocratie ? Le despotisme éclairé ? Le bon vieux parti unique ? Le semi-communisme chinois ? L’Etat sans partis prôné par feu Khaddafi ? Il va falloir y réfléchir. Qu’on ne nous raconte surtout pas qu’il n’y a pas de meilleur système car nos anciens rois (Soundjata, Kankou Moussa, Soni Ali Ber, Chaka et autres) ont bâti, au long des siècles, de puissants Etats sans avoir rencontré Montesquieu ni entendu parler de démocratie !

Me. Cheick Oumar Konaré

Catégories : MALI,POLITIQUE

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1 commentaire

  1. Cheick Oumar Konare, malgre ton bastonnage par les sbires d’uncertain Joe brin (uqand tu etait scribouillard a Info Matin), tu n’es pas …?…. con!. Ca fait 2 ou 3 papier que je lis de toi qui sont bine concu, ecrit et bien reflechi surtout. Vivement une autre sortie comme ca et je dirais que le mali n’est pas fouttu encore.
    En tout cas Merci..