Nord-Mali: le chef de l’opération Barkhane, décrit la situation militaire

En fin de mission à la tête de « Barkhane », le général de division Patrick Bréthous doit quitter le Mali le 31 juillet. Il a livré à nos confrères de Jeune Afrique sa vision de la situation sécuritaire au Mali mais aussi au Sahel.

Quel bilan faites-vous de la situation sécuritaire au Sahel ?

Depuis une année, la coopération régionale du G5 Sahel (regroupant le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Burkina et le Tchad) a beaucoup évolué, notamment le pilier défense et sécurité, et les armées de ces pays mènent des opérations transfrontalières avec l’appui de Barkhane. Les chefs d’état-majors de ces cinq pays ont signé une charte de partenariat qui vise à mener des opérations militaires dans la durée, de part et d’autre des frontières. C’est-à-dire des opérations militaires entre le Mali et la Mauritanie ou entre le Mali, le Niger et le Burkina, ou encore le Niger et le Tchad, qui permettent de contrôler les frontières dans la durée.

Étant donné que ces pays ont des moyens militaires limités, comment s’organisent ces opérations ?

Une opération militaire transfrontalière verra s’engager des bataillons maliens, nigériens et burkinabè, accompagnés par des unités françaises. Il y a un poste de commandement tri ou quadripartite avec des officiers représentant chacun de ces pays, et sur le terrain, les bataillons engagés bénéficient d’un appui aérien de renseignement, de la chasse ou des opérations aéroportées, que ce soit avec les unités de ces pays ou avec l’appui de Barkhane.

En un an, une centaine de terroristes ont été capturés au Mali et au Niger.Mais les jihadistes sont toujours présents dans la région…

Les groupes armés terroristes n’ont plus de zone de refuge, encore mois de sanctuaire, et donc ils ont du mal à s’organiser, à aller voir leurs familles pour se reposer. Nous démantelons leurs dépôts logistiques dans le grand Nord et dans le centre du Mali. Par exemple, l’opération Ossau au mois de mars dernier menée par les Fama [Forces armées maliennes, NDLR] et Barkhane dans la boucle du Niger et entre Ansongo et Ménaka, avec des unités nigériennes de l’autre côté de la frontière, a permis pendant plusieurs semaine de capturer des terroristes, d’en éliminer certains, et de démanteler des caches [d’armes et de logistique, NDLR]. Dans la durée, les terroristes ne sont pas tranquilles. Aujourd’hui, un terroriste ne peut pas dormir sans crainte de voir arriver les forces armées.

Y a-t-il des chiffres, un bilan de ces opérations dont vous parlez ?

En un an, plus d’une centaine de terroristes ont été capturés au Mali et au Niger puis transférés aux autorités nigériennes et maliennes. Plusieurs dizaines de pick-up ont été détruits et des caches de tonnes de minutions et de mines démantelées. Par exemple, au mois de mars dernier, au sud-ouest de Gossi, lors de l’opération Ossau, les forces armées maliennes ont intercepté un groupe terroriste qu’elles ont neutralisé avant de saisir deux pick-up, et leurs armements. Ce n’est pas tant le bilan comptable qui compte, mais plutôt la présence dans la durée, l’acceptation des forces armées par les populations et le fait que les groupes armés terroristes ne sont plus chez eux au quotidien.

Contrairement à Serval, Barkhane semble moins communiquer sur ses opérations…

Non! Nous menons nos opérations avec les forces armées maliennes et c’est aux autorités maliennes de décider de communiquer ou pas. Nous ne sommes pas là pour mettre en avant le bilan de nos opérations, mais plutôt pour faire en sorte que les groupes terroristes n’aient plus aucun sanctuaire.

L’hiver dernier, Barkhane était seul quand ses soldats ont attaqué Aqmi au nord de Tombouctou. Mais vous avez observé le silence sur l’opération…

Effectivement, nous n’avons pas l’habitude de communiquer ni sur les pertes de l’adversaire ni sur les nôtres. C’est aussi parce que, après Serval, les terroristes se sont dispersés dans le désert, et nous avons dû régionaliser la lutte. Donc, il faut aller les chercher dans le désert, pick-up par pick-up, combattant par combattant, dépôt logistique par dépôt logistique, dans l’Adrar, dans l’Aïr…Ce sont des opérations qui durent et pour lesquelles nous ne faisons pas beaucoup de communication.

Barkhane semble plus focalisée sur Kidal que sur les autres régions du Mali, c’est vrai ?

Nous ne sommes pas focalisés que sur Kidal. Aujourd’hui, avec l’accord de paix, il n’y a que Barkhane qui intervient dans le grand Nord : il est logique que nous soyons là-haut. C’est aussi là-bas qu’on trouve les groupes armés terroristes, notamment Ansar Eddine qui a son refuge et son chef Iyad Ag Aghaly dans cette région. Donc, c’est là qu’il faut aller les traquer. C’est pour aussi aider la Minusma à assurer la sécurité de la population et demain la mise en œuvre de l’accord de paix.
Au mois d’avril dernier, à Kidal, il y a eu des manifestations contre Barkhane et la Minusma. Les manifestants jugent que vos arrestations dans la région sont arbitraires. D’ailleurs, une lettre signée par les chefs de tribus et notables du Nord a été adressée à l’ambassadeur de France à Bamako allant dans le même sens que les manifestants. Chacun joue sa carte pour se faire libérer. C’est tout ! Barkhane agit contre les terroristes. C’est l’honneur de l’armée française de ne pas tirer sur quelqu’un qui ne l’est pas. Tous les gens que nous arrêtons ou interceptons dans le cadre de nos opérations, c’est par ce qu’ils sont liés à des groupes armés terroristes ou à des attaques avec des mines ou les engins explosifs improvisés contre Barkhane, des convois de civils avec des femmes et des enfants. Ils attaquent aussi les Fama et la Minusma. Quand on intercepte les gens, c’est parce qu’on a des renseignements sur eux et si jamais on les transferts aux autorités maliennes, c’est qu’on est certain qu’ils sont terroristes.

À Tombouctou, les jihadistes sont toujours là et mènent des attaques de plus en plus violentes…

Oui, c’est parce qu’ils ont plus de liberté, qu’il y a moins de Casques bleus, moins de Fama et moins de Barkhane. Donc pour que la sécurité arrive dans cette zone, il faut le déploiement de forces de sécurité, et les autorités intérimaires. Il faut ensuite les services de base, l’école, les centres de santé, le développement au sens large et tout cela repoussera petit à petit les groupes armés terroristes. C’est vrai que, de temps en temps, nous avons mis des coups sévères à la Katiba Alfoughane, comme l’hiver dernier, mais comme nous n’avons pas un dispositif très important dans la durée là-bas, ils ont une certaine liberté d’action. Et c’est le principe. Les terroristes fuient les forces internationales.

Les jihadistes attaquent même dans le centre du pays comme le 19 juillet dernier à Nampala avec la mort d’au moins 17 soldats maliens

Le camp de Nampala est situé près de la frontière mauritanienne et surtout près de la forêt de Wagadou où nous avons assez peu opéré. C’est ce qui explique peut-être la reconstruction des groupes terroriste peuls avec l’appui de Ansar Eddine et de Al Fourghane. L’armée malienne s’est faite surprendre et elle en tirera tous les enseignements.

Certaines voix se sont levées pour critiquer le manque d’assistance de Barkhane à l’armée malienne à Nampala…

Le jour de l’attaque de Nampala, j’étais à Gao, le colonel Haïdara, le commandant du poste opérationnel de l’opération Maliba [Opération de l’armée malienne pour la reconquête du Nord, NDLR] m’en a informé et lui-même venait de l’apprendre. Il m’a demandé ce que je pouvais faire. J’ai répondu qu’à ce moment, je n’avais pas de troupe dans cette zone, mais qu’on allait regarder de près la situation. L’après-midi, nous avions deux chasseurs en mission dans le Nord, nous les avions détournés pour aller voir ce qui se passait à Nampala et nous avons partagés avec les forces maliennes les photos prises. Deux jours après nous avons encore envoyé des avions pour voir l’état et la situation de la ville.

Les Maliens demandent également un appui aérien, pas que des renseignements…

On est en mesure d’intervenir par les frappes de la chasse, par les opérations héliportées, par des moyens des renseignements aériens ou des troupes au sol, mais à Nampala, il était difficile d’avoir un appui aérien puisqu’on a besoin d’être guidé au sol. Notre unité la plus proche était située à Tombouctou, donc à des centaines de kilomètres de Nampala. Il était impossible d’intervenir dans la journée ou dans les heures suivant l’attaque avec des unités terrestres pour guider les avions. L’appui aérien est possible seulement si on est côte à côte avec les Fama, comme lors des opérations que nous avons menées ensemble de Tombouctou jusqu’à la frontière mauritanienne, par exemple, il y a six mois.

L’attaque de Nampala a été revendiquée par ANSIP-RJ, un mouvement non jihadiste, puis par les jihadistes peuls du Macina. Qu’est-ce que cela signifie ?

Il peut y avoir une alliance de circonstance. Les groupes terroristes peuvent utiliser les revendications peules en donnant des armements pour attaquer les Fama. Ce qui est important, c’est de parvenir à les séparer. C’est pour cela qu’il faut discuter avec ce mouvement qui exprime des revendications peules. Mais tout ne se résume pas à Nampala. Il faut observer la situation il y a dix ans. Il y avait des otages partout dans le Sahel. Il y avait une vraie organisation jihadiste avec un vrai business d’otages. Aujourd’hui, ce business et ces organisations sont détruits, il reste encore deux ou trois otages, mais ce n’est pas comme avant. Cette sécurisation est en train de se mettre en place et de manière régionale.

Qu’est-ce qui explique ces attaques sporadiques de la part des jihadistes?

Cela veut dire qu’ils sont affaiblis, acculés. C’est un bon signe !

On parle aussi de trafic de drogue au Sahara. À chaque fois que les groupes armés signataires de l’accord de paix se tirent dessus, ce sujet revient sur la table…

Le Sahara est une terre de nomades, de transit et de trafiquants. Ma mission n’est pas la lutte contre la drogue, mais j’observe qu’il y a des flux qui traversent le Sahara. Tout le monde en fait commerce. Ceux qui veulent trafiquer, trafiquent. Mais en un an, entre le nord du Mali et le nord du Niger, il y a eu beaucoup de flux intercepté soit par Barkhane, soit par les armées malienne ou nigérienne.

Source: Jeune Afrique

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