Dossier: la France va sous-traiter au Tchad la sécurité du sahel

Un grand trouble règne dans les états-majors sahéliens. Assailli de groupes terroristes et rebelles de toute nature, les gouvernements locaux craignent un désengagement du parrain français en rase campagne. Il n’est pas sûr, en effet, qu’au départ François Hollande de l’Elysée, le futur président français poursuive la politique actuelle axée sur une implantation militaire durable de la France au Sahel. L’opération Barkhane, destinée à couvrir la zone sahélo-sahélienne, pourrait disparaître, voir ses missions corrigées ou réduites au strict minimum. Surtout dans un contexte international marqué par les velléités isolationnistes de Donald Trump et sa volonté de retirer les Etats-Unis de toute dépense et de tout théâtre non immédiatement rentable pour l’Amérique. Par ailleurs, les hommes politiques français de Droite ou d’Extrême Droite, traditionnellement proches des minorités rebelles d’Afrique, ne feraient rien pour améliorer la sécurité au Sahel, d’autant que la France est appelée sur des fronts plus pressants comme le Moyen Orient.

Pour ne pas se laisser prendre au dépourvu, les dirigeants sahéliens entendent prendre leur sécurité en main. C’est dans cette optique qu’il faut placer les dernières résolutions des dirigeants sahéliens réunis à Bamako le 6 février 2017: demander à l’Occident de fournir aux Etats sahéliens l’équipement militaire pour qu’ils prennent eux-mêmes leur sécurité en charge.

Locomotive tchadienne

L’Algérie s’étant, dès le départ, montrée hostile à tout regroupement militaire conjoint au Sahel, le Tchad devient le chef de file de la nouvelle architecture militaire en construction. Disposant d’une armée aguerrie et bien équipée, ce pays a fait ses preuves dans l’Adrar des Ifoghas (pour déloger les troupes d’AQMI en 2013), mais aussi au Nigéria (où ses attaques ont permis d’affaiblir la secte Boko Haram). C’est donc autour de l’armée tchadienne que va se former une force sahélienne destinée à patrouiller et à intervenir partout dans l’espace sahélien en cas de nécessité. C’est à la mise sur pieds de ce dispositif que travaillent les chefs d’Etat du G5 Sahel (G5S).

Le G5S a été créé lors d’un Sommet tenu en Mauritanie du 15 au 17 février 2014. Il regroupe 5 États du Sahel: la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad. Il vise à mettre en place un cadre institutionnel de coordination et de suivi de la coopération régionale en matière de développement et de sécurité. S’appuyant sur une convention signée le 19 décembre 2014 et sur un secrétariat permanent basé en Mauritanie, le G5S ne prendra son véritable envol qu’avec l’avènement de sa force militaire d’intervention rapide et permanente dont le principe a été adopté lors du Sommet du 20 novembre 2015 à Ndjamena.

Moyens de la Force

Pour l’instant, la Force ne dispose ni d’un soldat ni d’un canon. Ni même d’une base opérationnelle. Cependant, la volonté politique de la lancer n’étant plus douteuse, il faut s’attendre à une opérationnalisation rapide. Le président du Niger, Mahamadou Issoufi, indique définit une stratégie :  «Nous avons décidé de rendre effective la création d’une force G5 pour lutter contre le terrorisme…Nous allons demander une résolution des Nations unies et du Conseil de sécurité pour appuyer la création de cette Force».

Complétant son homologue nigérien, le président malien, IBK, souligne: «Face à la montée de l’extrémisme, il faut la mutualisation des efforts pour relever les défis. Nous devons aller plus loin pour réaliser le Sahel de la défense».

Enfin, le président tchadien de préciser: « Ce que nous voulons, c’est que les pays européens nous donnent les moyens. Nous allons nous-mêmes être en première ligne dans la lutte contre le terrorisme dans l’espace G5. Comme ça, ils vont faire l’économie des vies de leurs soldats».

En somme, la Force veut obtenir la couverture juridique de l’ONU et l’équipement militaire européen, donc principalement français. La France de Hollande y est favorable comme l’attestent ces propos de  Jean Yve le Drian, Ministère français de la Défense: « L’opération Barkhane regroupe 3.000 militaires dont la mission, en partenariat avec les pays du G5 Sahel, consiste à lutter contre les groupes armés terroristes dans la bande sahélo-saharienne. ».

Interrogations Surla Force

La stratégie de  mobilisation de la Force nous paraît bonne, mais le fonctionnement et les missions de la Force suscitent bien des interrogations.

1- Jusqu’où subsistera-t-elle dans le temps ?  L’une des lacunes de la gouvernance africaine vient de ce que les décisions ne sont pas suivies dans la durée. C’est ainsi qu’aucune des annonces faites lors du Sommet du G5S de novembre 2015 n’a été suivie d’effet:  création d’une école régionale de  guerre basée en Mauritanie et qui devait entrer en fonction dès 2016; lancement d’une compagnie aérienne régionale pour améliorer les dessertes entre les pays membres; construction d’une ligne de chemin de fer reliant la Mauritanie, le Burkina, le Mali, le Niger et le Tchad ; suppression des visas entre les pays membres…

2-Face à plusieurs urgences, laquelle sera privilégiée par la Force ? Cette question a de la pertinence car nous ne pensons pas que les autres pays soient prêts à supporter le fardeau de la sécurité dans un pays comme le Mali alors qu’en retour, le Mali ne leur apporte aucune aide, faute de foyer de tension chez eux ? Le principe de la solidarité qui doit sous-tendre la Force pourrait ne pas résister aux questions budgétaires, surtout en cas de timidité de l’appui occidental.

3- Et si l’Algérie s’en mêlait? On a vu avec quelle rapidité l’Algérie s’est emparée du dossier du nord-Mali qui, auparavant, était géré par la CEDEAO à travers le Burkina. Ayant un grand contrôle sur les différents groupes armés du nord (y compris les groupes « djihadistes »), l’Algérie laissera-t-elle le gouvernement malien tomber sous le joug du Tchad, un potentiel rival dans la domination du Sahel ? En tout cas, par le passé, Alger s’est victorieusement opposé à tout déploiement diplomatique et militaire au Mali de puissances régionales comme la Libye et le Maroc.

4- Contre quels groupes armés la Force sera-t-elle employée ? Les Maliens avaient placé beaucoup d’espoir en la MINUSMA. Ils ont vite déchanté quand cette mission militaire onusienne a déclaré ne pas combattre les groupes armés maliens avec lesquels elle a invité le Mali à dialoguer. Quant aux groupes que la MINUSMA elle-même qualifie de « terroristes », donc exclus du dialogue politique, elle ne déploie pas non plus contre eux une offensive quotidienne. Or, ni la MINUSMA, ni personne d’autre ne peut établir la frontière entre les groupes « terroristes » et les autres. Du coup, derrière des définitions artificielles, le MINUSMA s’abrite pour se rouler tranquillement les pouces. D’où l’intérêt d’identifier, dès le départ, les cibles potentielles de la Force.

 5- Quel sera le dégré d’indépendance de la Force par rapport aux puissances occidentales ?  Dès le départ, la Force se place sous la tutelle de l’ONU et de l’Europe. Ce choix n’est pas trop critiquable puisque les Etats du Sahel n’ont pas les moyens d’équiper eux-mêmes leur armée conjointe. Mais s’il faut que le déploiement de la Force soit dicté par les bailleurs occidentaux, l’échec sera garanti car ces bailleurs n’auront pas forcément les mêmes priorités ni la même analyse que les gouvernements sahéliens.

Tiékorobani et Abdoulaye Guindo

Catégories : AFRIQUE,POLITIQUE

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