Chronique satirique: le patient gambien et le charlatan de la CEDEAO

Alors que la démocratie gambienne se meurt, la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) mutiplie les grimaces, totalement dépassée par les événements. Pas de quoi impressionner le grand Babili Mansa Yaya Jammeh!

Le président gambien, Yaya Jammeh, a 51 ans mais il n’a rien d’un sage tibétain. En 1994, ce sergent de l’armée renverse, à 29 ans, Dawda Jawara. Après avoir éliminé un à un ses compagnons de putsch, il règne sur son pays d’une main de béton, pardon!, de fer. Les journalistes, opposants et autres militants des droits de l’homme en savent quelque chose puisque c’est par cargaisons entières que Jammeh les déverse dans ses geôles dont ils ne sortent que pour prendre la fuite.

Le statut de président ne suffisant à notre homme, il s’attribue le titre de « Docteur » car il prétend, par des potions de sa fabrication, guérir en quelques jours des maladies aussi diverses que le SIDA et le cancer. Ne riez pas ! Pour avoir émis des doutes sur les vertus des potions présidentielles à base de plantes, le représentant de l’ONU à Banjul est expulsé. Quant aux homosexuels, lesbiennes et autres « déviants sexuels », le compère, marié lui-même à trois femmes, ne leur prodigue ni potion ni bénédictions : il les bastonne car, à ses dires, « ils doivent être écrasés comme les moustiques qui transmettent le paludisme ». Aux dernières nouvelles, Jammeh, qui ne quitte plus les symboles de sa sainteté (son chapelet, son Coran et son boubou blanc) a proclamé le califat islamique en Gambie, ce qui lui vaut  le titre de « Commandeur des croyants ». Le fait-il par foi musulmane ou pour mieux se faire obéir ? Allah seul le sait.

En somme, si vous voulez savoir  qui est vraiment Jammeh, prenez la peine de lire son nom complet que la presse internationale a pris la mauvaise habitude d’escamoter de ses plus sublimes épithètes. Ce nom, le voici: Son Excellence Sheikh Professor Alhaji Doctor Yahya Abdul-Azziz Jemus Junkung Jammeh Nasirul Deen Babili Mansa. Ouf ! Un nom-programme plus éloquent que la charte de l’ONU! Vous comprendrez donc aisément que sur décret du président, ledit nom soit enseigné mot à mot depuis 22 ans aux jeunes Gambiens dès l’école primaire…

Election

Or donc, le 1er décembre 2016, Jammeh brigue un cinquième mandat pour, paraît-il, l’honneur de la Gambie et le bonheur des Gambiens. L’affaire semble pliée d’avance. En effet, l’Etat, l’armée, les finances et tous ceux qui s’occupent d’élection sont sous la coupe du grand chef. Les journalistes, observateurs internationaux et autres emmerdeurs professionnels sont bloqués aux frontières. Bien entendu, Internet et les réseaux sociaux sont coupés pour empêcher les mauvaises langues de jaser. Pour faire bonne mesure, le leader de l’opposition est jeté en prison huit mois avant le scrutin. Son nom ? Adama Barrow? Non, vous n’y êtes pas: il s’appelle Ousainou Darboe. Depuis 20 ans, cet avocat engagé dans la défense des droits de l’homme préside le Parti Démocrate Unifié (UDP) et croise le fer avec le pouvoir.En avril 2016, alors qu’il réclame la lumière sur la mort de Solo Sandeng, une autre figure de l’opposition, il est arrêté en compagnie de plusieurs responsables du parti. En juillet 2016, il est condamné à trois ans de prison ferme par la Haute Cour de Banjul. Il ne peut donc pas se présenter à la présidentielle de décembre. À l’issue d’une primaire organisée par l’opposition réunie fin octobre 2016, un certain Adama Barrow, trésorier du parti, devient le candidat unique de l’opposition. C’est un illustre inconnu né 1965 à Mankamang Kunda, un petit village de l’ouest gambien. Après des études islamiques et un passage à la compagnie « Alhagie Musa & Sons », Barrow rejoint l’UDP en 1996. En 2000, il suit, à Londres, une formation en immobilier puis, de retour au pays en 2006, il fonde la « Majum Real Estate ». Grâce à cette agence immobilière, il fait fortune et apparaît comme une sorte de Donald Trump Gambien. De lui, Jammeh attend un rôle de simple figurant électoral. Il se trompe. Le candidat de l’opposition donne d’ailleurs vite le ton:  « Nous avons mis nos différends de côté dans l’intérêt de ce pays. Les Gambiens sont fatigués par 22 ans de mauvaise gestion de Jammeh ».

Le 2 décembre 2016, l’incroyable se produit. La Commission électorale dite indépendante annonce la victoire de Barrow qui dévancerait son rival de 19.000 voix. Tout le monde croit à une folle rumeur jusqu’à ce que le lendemain, Jammeh lui-même appelle son rival pour le féliciter. Jammeh fait mieux encore: dans son plus bel anglais, il déclare à la télévision nationale: « Je reconnais l’élection d’Adama Barrow. Même s’il m’avait battu d’une seule voix, je l’aurais reconnu! Vous, Gambiens, avez décidé que je devais partir. Vous avez choisi quelqu’un pour diriger votre, notre pays et je vous souhaite le meilleur ! ». Avant de demander humblement au vainqueur de lui laisser le temps de déménager dans sa ferme.

Lahawla walakwata illa billah ! Jammeh battu aux élections ! Qui l’eût cru ? C’est un tremblement de terre de magnitude 10 sur l’échelle de Richter ! Un peu comme si un « hassidi » d’opposant faisait saisir à l’aéroport de Bamako-Sénou le Boeing de notre cher Ladji Bourama, quoi! Mais voilà: ce qui est dit est dit et on ne peut être plus royaliste que le roi Jammeh qui concède  personnellement sa défaite. Et avec le sourire, s’il vous plaît! Moi, mon petit doigt me souffle que Jammeh a secrètement reçu des menaces de l’armée. Ou que l’un de ses djinns lui a commandé de quitter le pouvoir.

Faute de Barrow

En tout état de cause, le président élu, Adama Barrow, ne se sent plus de joie. Une joie sans tache agrémentée, dans la foulée, par la libération du chef de son parti (l’avocat Ousainou Darboe) et l’allégeance publique du chef d’état-major général des armées au nouveau titulaire de la State House. Emporté par un assourdissant concert d’éloges et de cris de victoire, Barrow confond vitesse et précipitation. Il annonce que la Gambie va bientôt renouer avec la Cour pénale internationale (CPI) avec laquelle Jammeh venait de rompre. La CPI, hein ? Et pour y envoyer qui, monsieur ? Suivant l’exemple de leur mentor, les amis de Barrow s’installent dans les médias pour raconter leur vie. A les entendre, Jammeh et tous ceux qui l’ont soutenu au fil des années doivent être jugés et pendus. Certains, d’un  ton moqueur, répandent le bruit que la mère du président sortant, choquée par la défaite de son fils, aurait rendu l’âme. D’autres font état de la fuite de Jammeh hors du territoire national, déguisé en marchand de colas. Tout ce beau monde démocratique oublie que jusqu’au 19 janvier 2017, Jammeh reste maître du palais. Leur réveil sera, hélas, brutal !

Retour de Jammeh

Selon un adage gambien, « il ne faut pas dire Jammeh », c’est-à-dire « jamais ». Les Gambiens sages ne sont donc pas surpris de revoir Yaya Jammeh à la télé où il décrète que les résultats du scrutin sont « falsifiés », qu’il les rejette et qu’il reste au pouvoir jusqu’à une nouvelle élection. Stupeur générale ! Comme on fait remarquer à notre ami révolté que seule la Cour suprême pouvait valider ou invalider les résultats, il décide de la saisir à travers trois recours déposés par lui-même et son parti.  Problème: la Cour manque de juges et doit, pour statuer, faire appel à des magistrats sierra-Léonais et libériens. Son président,         au demeurant un affidé du régime, annonce qu’elle ne peut siéger avant mai 2017. Or, le 19 janvier, le mandat de Jammeh expire…Jammeh prend ainsi les démocrates de tout crin à leur propre piège. Exercer un recours est un droit de tout candidat et si la Cour, arbitre électoral suprême, ne peut siéger, le chef de l’Etat sortant sortant reste en place. Il y a d’ailleurs lieu de craindre que la Cour, quand elle statuera, ne penche pour Jammeh qui resserre son emprise sur le pouvoir. Il a limogé une quarantaine d’officiers, destitué 12 ambassadeurs, fermé la Commission électorale et déployé des chars dans les rues!

Grimaces de la CEDEAO

Fidèle à ses vieilles habitudes, la CEDEAO multiplie les va-et-vient à Banjul. Buhari, président du Nigéria et chef de file de la médiation, a beau se faire doux comme le renard de la fable, il n’arrive pas à convaincre son homologue gambien de lâcher le fromage du pouvoir. Du coup, la CEDEAO sort des tiroirs quelques menaces qui, en 2012, ont fait leurs preuves contre la junte militaire malienne. Ainsi, à en croire le président de la Commission de la CEDEAO, celle-ci aurait mis en alerte une « force d’attente » de 800 soldats prêts à déloger Jammeh par la force. Une autre fois, le même personnage nous apprend que le Sénégal est désigné pour exécuter le projet militaire de la CEDEAO. Au même moment, le chef d’état-major de l’armée nigériane « dément formellement les « allégations » selon lesquelles ses soldats prépareraient une « prétendue guerre » dans un pays africain. Au milieu de ce brouhaha, s’élève la  voix du leader des rebelles casamançais, Mamadou Nkrumah Sané, qui met en garde Dakar contre « toute ingérence » dans le dossier gambien. Or, le Sénégal se souvient qu’à cause de ces rebelles, son armée a subi de lourdes en Guinée Bissau lorsqu’elle s’y est aventurée dans les années 1998. Pour ne rien arranger, le président guinéen,  Alpha Condé, seul ami de Jammeh sur la planète, répète que l’option militaire n’est pas une solution. Cette option constituerait surtout un dangereux précédent car parmi les dirigeants de la CEDEAO, rares sont ceux qui tiennent des élections régulières et s’il faut qu’à tout bout de champ, la CEDEAO vous chasse par la force…

En un mot, les grimaces de la CEDEAO laissent Jammeh de marbre. Ce dernier se souvient, au reste, que la fameuse « force d’attente » de l’organisation n’existe que sur le papier: pour la déployer au Mali, il a fallu chercher çà et là, en Europe  et à l’ONU, des bons d’essence, de vieux fusils, des uniformes de la dernière guerre mondiale, voire des charrettes de fortune… Et c’est avec cette armada fantôme que la CEDEAO veut installer Barrow au pouvoir le 19 janvier ? Qui vivra verra…

Tiékorobani

 

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