Chronique: les fonctionnaires veulent manger en paix, A Bana!

Dans notre beau pays, la grève devient pour beaucoup de bonnes âmes une denrée de première nécessité. Exactement comme les trois repas quotidiens. Pour un oui ou pour un non, les syndicats et assimilés décrètent une grève, le plus souvent sans service minimum. Débrayage en date : celui du Syndicat National des Travailleurs de l’Administration d’Etat (SYNTADE). Principal syndicat des fonctionnaires et tête de pont de la centrale syndicale UNTM, il vient de boucler une grève de 72 heures. Sa revendication ? L’abrogation immédiate de la nouvelle loi sur l’enrichissement illicite.

Sur quelques points, je peux comprendre les exigences du SYNTADE. En effet, cette loi me paraît menacer la présomption d’innocence, principe cardinal de la procédure pénale, car elle autorise les juges à interpeller tout agent de l’Etat sur ses seules « apparences de richesse » et à le poursuivre s’il ne parvient pas à justifier l’ensemble de ses biens. En outre, en votant la fameuse loi, les députés se sont délibérément soustraits à ses effets alors qu’elle aurait dû viser tous les dépositaires d’un emploi ou mandat public. Enfin, il y a lieu de craindre que ceux qui sont chargés d’appliquer cette loi ne s’en prennent aux voleurs de poulets en laissant tranquilles les requins et les baleines. Cette crainte est d’autant plus légitime qu’on n’a pas souvent vu un ministre ou un magistrat interrogé sur ses richesses.

Cela dit, le SYNTADE  aurait pu se contenter de solliciter une modification de la loi pour la rendre plus équitable, moins sélective et moins inquisitoire. Mais en exigeant son abandon pur et simple, nos syndicalistes fonctionnaires montrent leur vraie face: ils ne veulent subir aucun contrôle et la lutte contre la délinquance financière est le cadet de leurs soucis. Quand on s’amuse à discuter avec eux, ils suggèrent à mi-voix de jeter d’abord en prison les acheteurs de Boeing, d’équipements militaires, de tracteurs et d’engrais frelatés qui, ces dernières années, ont défrayé la chronique. Un responsable du SYNTADE m’a ainsi confié: « Cette loi est la première loi « niengo » (« égoiste ») qui ait vu le jour sur Terre : le gouvernement veut ravaler les agents de l’Etat au rang de clochards et transformer leurs voisins en indicateurs de police. Comme à la belle époque du communisme ou de la chasse aux sorcières. Il suffit de posséder une belle villa pour être interpellé par des enquêteurs qui se gardent bien de faire mention de leurs propres biens. Surtout, il suffit d’égorger un mouton ou une chèvre chez soi pour être dénoncé par les voisins de quartier jaloux du festin qui s’annonce. Le pire, c’est que la loi-là est retroactive: elle vous juge sur vos richesses d’aujourd’hui sans songer que vous avez mis des années à les obtenir ! Et puis, comment justifier tout ce que vous possédez alors qu’au moment de l’acquisition, vous n’avez pas établi de reçu ? Alors, de deux choses l’une: ou bien les fonctionnaires deviennent tous des fabricants de faux reçus pour se justifier, ou bien ils vont tous bientôt en prison car aucun d’eux ne peut justifier de salaires suffisants pour acquérir un logement et une voiture. Accepter cette loi, c’est signer l’arrêt de mort des fonctionnaires! ».

Un autre syndicaliste signale que si le gouvernement veut vraiment veiller aux finances publiques, il n’a qu’à donner suite aux milliers de rapports de la CASCA et du Vérificateur général qui dorment dans les placards depuis la nuit des temps. D’ailleurs, souligne mon interlocuteur, la cellule de lutte contre l’enrichissement illicite constitue un poste de dépense budgétaire de trop : elle vient s’ajouter à au moins quatre structures de contrôle qui ne servent  à rien.

Bon eh bien! La loi de la discorde sera-t-elle retirée ou non? Les compères syndicalistes n’en doutent point. A les en croire, si un projet de réforme Constitutionnelle a pu être abandonné, pourquoi en irait-il autrement d’une malheureuse loi? En attendant l’enterrement officiel de la loi, le SYNTADE a instruit à ses militants de ne pas remplir les formulaires de déclaration de patrimoine que leur a envoyé l’Office central de lutte contre l’enrichissement illicite. Ils veulent manger en paix, A bana! Pour ma part, je me pose plutôt des questions sur l’après-loi: l’Etat gardera-t-il encore le pouvoir de demander des comptes aux agents qu’il paie de sa poche ?

Tièkorobani

Catégories : Chronique satirique,MALI

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